Pour une décroissance féroce du temps de travail

Intervention au colloque organisé par Décroissance île de France, le 19 mai 2018. Paris.

.
Ce qui m’intéresse le plus dans l’orientation ? l’option économique ? la philosophie ? décroissante,… je ne sais comment classer la décroissance… c’est la décroissance du temps de travail, comme condition première d’un enrichissement de la vie qui ne devrait plus être soumis au calcul économique de « l’unidimensionnel » (H. Marcuse).
Je vais plaider lourdement pour une importance réduction du temps de travail, réduction « féroce»pour reprendre une formulation de Serge Latouche.
Avant d’appuyer ma démonstration sur quelques citations d’auteurs majeurs : Serge Latouche, André Gorz, Dany-Robert Dufour, Cynthia Fleury,… Je vais commencer avec l’énonciation d’évidences, et bon gros bon sens, que certains peuvent trouver lourdingue… Lourd au début, plus léger vers la fin, avec une évasion romanesque.

Lourd et primaire : la décroissance suppose, exige une économie économe.
Econome en énergie,en matières premières, économe de la force de travail. Cette économie précautionneuse suppose que nous produisions au mieux des valeurs d’usages durables, ce qui signifie le refus des obsolescences quantifiées. Il nous faudrait refuser une grande partie de la publicité, l’excitation des besoins/désirs. Une production mesurée de valeurs d’usage durables nécessiterait moins de produits, moins de production, moins de travail.
Je suis dans le lourdingue, ça va s’aggraver pour un moment.
Une économie économe pourrait – devrait – prioritairement permettre d’économiser le temps de travail.
A l’échelle d’une société, cela s’appelle la réduction du temps de travail.
Eh oui (attention, c’est du lourd!), si les téléviseurs, réfrigérateurs, ordinateurs, ratons laveurs, sans compter les aspirateurs, les engins à moteurs (automobiles), duraient, mettons 3 fois plus longtemps , le consommateur lambda (vous et moi), dépensant moins, pourrait à niveau de confort inchangé, travailler moins. Une réduction du pouvoir d’achat serait même envisageable – à partir d’un certain niveau de revenu – … je précise : pour ne pas me faire décapiter par les syndicalistes présents !
L’abondance jetable pourrait être remplacée par la frugalité conviviale. Une bonne façon de vivre mieux, plus légèrement, ainsi allégé de contribuer au ralentissement du dérèglement climatique.
Garder son frigo plus longtemps c’est consolider la glace aux pôles…
Frugalité conviviale… nous nous approchons des thèses d’Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,…

Et pourtant,… il est plus facile d’imaginer la fin du monde, que la fin du productivisme, la fin du capitalisme écrit Jean-Claude Michéa. Le capitalisme est nécessairement productiviste, l’anti- productivisme décroissant est, de facto, anticapitaliste et, j’ajoute anti-travailliste.
Puisqu’il s’agit de produire avec parcimonie pour ménager la planète et le producteur. C’est, ce serait la décroissance une option d’utilité écologique et d’écologie mentale.
Et, Paul Lafargue qui n’était pas un marxiste productiviste d’écrire : «… il faut arrêter de réclamer le droit au travail qui n’est que le droit à la misère » et, plus loin il ajoute si l’on travaillait moins : « La vieille terre frémirait d’allégresse sentant bondir en elle un nouvel univers ! » « Le droit à la paresse » a été écrit en 1883 et l’on y trouve déjà l’écologie mentale couplée avec l’écologie environnementale.
Oui, mais, dans cette économie économe il faudrait reconsidérer, repositionner l’usage d’une importante fraction de la force de travail.
Et, supprimer sans délai les « boulots de merde » (bullshit jobs) débusqués par David Graeber, ces connes occupations ont pour principale fonction de maintenir l’illusion de la socialisation et solvabilisation passant nécessairement par l’emploi. Les faux emplois ont pour fonction de consolider la société hiérarchisée des privilèges. L’on devrait également questionner la réalité productive d’une bureaucratie proliférante. Dans nombre d’entreprises, amis également dans les communes, les départements, l’assemblée nationale,…
Travailler moins, implique de faire travailler tout le monde, si tout ces emplois parasitaires, d’utilité fictive étaient reconvertis vers des secteurs d’utilité réelle, nous pourrions travailler beaucoup moins
collectivement, individuellement. Bien sûr la définition de l’utilité réelle exige une discussion avant définition. Pour discuter sereinement il faut prendre son temps, donc travailler moins. « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ! » Le mot d’ordre de l’An 01, demeure vachement moderne !

Le travail est mort…
Si nous suivons Jean Baudrillard dans sa critique radicale : « le travail est mort. Ce qu’il en reste n’a d’autre fonction que de se reproduire lui même comme instrument d’assujettissement du travailleur » De mémoire, dans un livre au titre parlant : « L’échange symbolique et la mort ».
Nous sommes en mai 2018, cinquante ans après 68, c’est à cette époque que Guy Debord écrivit sur un mur (rue de Seine?) : « Ne travaillez jamais ! ».Sans doute légèrement excessif, pourtant à reconsidérer sérieusement.
Cette année 2108 est également le bicentenaire de la naissance de l’auteur du Capital qui faisait de la réduction du temps de travail la condition d’une véritable émancipation : « Le domaine de la liberté commence où se termine celui de la nécessité. »
Si le capitalisme maintient et intensifie la nécessité du travail-emploi comme l’écrivait André Gorz, y compris en organisant le non emploi du chômage, il s’oppose à la liberté du plus grand nombre et plus encore à celle de « l’armée industrielle de réserve » à qui s’impose la discipline des quémandeurs d’emploi.

Pourtant, aujourd’hui, plus qu’hier (qu’en 1968), la société du post-travail, post-capitalisme, post-salariat est du domaine du possible, davantage du domaine du nécessaire.
Eh, oui ! Pour être moderne puisons nos arguments dans l’antique.
Avec un auteur contemporain, Dany-Robert Dufour, visitons deux concepts dont la formulation date de plus de 20 siècles. L’un grec: la Scholè, l’autre romain: l’Otium. Les deux s’opposant radicalement au travail-tripalium.

Avec Dufour, rencontrons Aristote. « Aristote imaginait que si un jour les navettes tissaient d’elles-mêmes, et si les plectres [baguettes de bois pour pincer les cordes] pouvaient jouer tous seuls de la cithares, alors les ingénieurs n’auraient pas besoin d’exécutants et les maîtres d’esclaves. » Politique, 1,4. Et, continue Dany-Robert Dufour « c’est une question d’autant plus immense,que la philosophie première d’Aristote allait jusqu’à justifier l’esclavage, il envisageait à terme sa suppression par une énergie mécanique autonome qui remplacerait l’énergie manuelle des hommes réduits à l’état de bêtes. » Et, déclaration importante, Dufour d’affirmer :«Si un futur révolutionnaire existe, il ne peut que passer par une remise en cause radicale du travail aliéné. » (Nous soulignons).

Aujourd’hui, robotique, intelligence artificielle permettent d’énormes gains de productivité, c’est près de 50 % des emplois, y compris des emplois qualifiés qui peuvent être avantageusement remplacé par des systèmes cybernétiques. L’étude d’Oxford, le cabinet Roland-Berger, l’un des

derniers rapports du FMI,… de multiples études rendent crédible le remplacement des hommes par des robots. Plongez vous dans les livres de Paul Jorion, de Martin Ford, de Bruno Teboul Nous avons les moyens techniques d’accomplir le souhait d’Aristote (- 384 à – 322), remettre le travail à sa place: tout à fait marginale.
Mais « ,L’occident, n’a pas compris que cette inventivité, la production cybernétique qui permet d’économiser du travail humain nous donnait les moyens de permettre à des millions d’hommes de sortir de leur état asservi et de participer pleinement à l’aventure humaine », je cite de nouveau D.-R. Dufour. Il est largement temps de faire avec André Gorz, nos « Adieux au prolétariat ». Et cela pourrait être une bonne nouvelle.
Soyons moderne et révolutionnaire actualisons l’antique prophétie : retournons à l’école, i.e. à la scholè pour pratiquer avec satisfaction un Otium citoyen. Selon Sénèque (un romain de bel allure), solitude et société doivent se composer et se succéder. Parfois, le stoïcien s’adonne à la vie de « loisir », Otium en latin. Il ne s’agit pas de mener une vie oiseuse de farniente, mais d’une existence consacrée à l’étude de la nature et à la réflexion philosophique.
Tous philosophes ? Pourquoi pas ? La philosophie comme art de vivre (Pierre Hadot) est à la portée de tous et chacune. La vie philosophique peut se passer de la lecture de «  La critique de la raison pure », enrichir la vie peut se faire simplement en prenant le temps de ralentir pour vivre plus intensément.
C’est en ce sens que la décroissance comme art de vivre est une pratique philosophique de la vie.
La question qui surgit est celle de la valeur d’usage du temps, c’est à dire de la vie elle même.
J .-M.Keynes en cas de réduction importante du temps de travail, craignait que la majeure partie de la population sombre dans une dépression nerveuse, quasi généralisée, faute de savoir s’occuper intelligemment. Une éducation au loisir est sans doute à mettre à l’ordre du jour.
La décroissance se manifeste sur un registre ontologique : avec une économie économe qui nous laisse d’abondants loisirs, au sens de scholè-otium s’entend, ( les séjours à Disneyland en option distractive), suppose que nous inventions un nouvel usage du temps dans une vie qui (ne) dure qu’un certain temps… Une rtt féroce et un revenu universel permettant une vie chichement décente nous placerait devant la question fondamentale : que faire de ma vie, dont j’ai l’entière responsabilité de l’usage ?
Le travail relégué aux a marges de la société ouvre de formidables espaces à… occuper.
Cynthia Fleury (une dame balaise côté philo), d’écrire : « La conquête du temps est pour la liberté son premier défi. Le temps pour soi dont on définit soi même l’usage auto-déterminé », c’est l’otium ou la scholè.
A contrario, nous le savons, pour accaparer la survaleur (plus-value), la capitalisme organise le surtravail. Le temps c’est de l’argent déclament les petits Macron de France et de Navarre. La  décroissance comme projet politique et philosophique (visant la scholè généralisée), ne peut se construire qu’à partir d’un réduction féroce du temps de travail.
Nous réclamons un nouvel usage du temps contre l’usinage du temps. Et, de l’argent pour avoir les moyens d’inventer ce nouvel usage du temps. C’est urgent : la vie ne dure qu’un certain temps.
L’imagination au pouvoir
50 ans après un certain mai 68, il est temps de mette l’imagination au pouvoir. En décolonisant l’imaginaire dans le langage de l’orthodoxie décroissante,(Serge Latouche).
C’est urgent, en la période nous assistons à une véritable castration des « imaginatoires » ,… or contrairement aux affirmations de la défunte dame de fer des alternatives sont possibles, imaginables, à imaginer …
Dans le domaine de la futurologie, des utopies et autres dystopies, on pense souvent à Orwell, son 1984, à Huxley avec « Le meilleur des mondes », moins souvent , sans doute à Zamiatine, à son roman de futurologie effrayante « Nous autres » (1930). Où l’imagination est mise à mal : « L’imagination ! l’imagination ! Voilà le danger! Il faut opérer à une ablation chirurgicale de l’imagination. »
Pour penser, imaginer le monde qui pourrait être il nous faut plaider pour une croissance du loisir sous les formes créatives de l’otium et de la scholè. Ce qui veut dire, appelle à une importante décroissance du temps de travail. La simplicité volontaire pour mieux appréhender les complexités d’une vie intellectuelle, artistique réussie. Une rencontre avec Henri-David Thoreau à Walden serait sans doute fort utile…
Quelques lignes de sociologie fiction de Alain Damasio (dans « Au bal des actifs »), pour peut-être, stimuler les « imaginatoires ».
« Loin d’être une honte, ne pas travailler était redevenu quelque chose de positif. L’oisiveté privilèges des nobles à la Renaissance était redevenu une vertu. Presque un savoir être. En cette année 2060 vivre du revenu universel était majoritairement ressenti comme une véritable émancipation, surtout parmi le vielles générations. » Damasio a « oublié » les grecs et les romains, qui, en ne travaillant pas, précédèrent les nobles de la Renaissance.
De l’argent, pour inventer un nouvel usage du temps. Revenu de base(universel), Damasio nous donne une utopie dynamique et séduisant.
S’il est une œuvre classique où règne une imagination débridée, c’est bien le Don Quichotte de Cervantés. Dès les premières pages on peut lire :
« Le loisir et le repos, la paix du séjour, l’aménité des champs,la sérénité des cieux, le murmure des fontaines, le calme de l’esprit, toutes choses qui concourent à ce que les muses les plus stériles se montrent fécondes et montrent au monde ravi des fruits merveilleux qui le comble de satisfaction. »
La décroissance, oui, mais avec le murmure des fontaines et le calme de l’esprit…
Alain Véronèse.

Lire la suite « Pour une décroissance féroce du temps de travail »

Publicités

En quoi le scénario Negawatt gêne-t-il le mouvement antinucléaire ? Pourquoi cette question ?

Certains militants antinucleaires considerent que le scenario Negawatt ouvre des perspectives en montrant qu’il est possible de se passer du nucleaire à horizon d’une vingtaine d’annees. Cette vision d’un scenario energetique qui, s’il était appliqué, conduirait progressivement à l’arret du nucleaire nous entraîne sur une fausse piste. Elle conduit à considerer qu’il suffirait d’une demarche rationnelle, de mise en œuvre des meilleures solutions energetiques disponibles, pour resoudre un probleme qui depasse de loin le domaine de l’energie. Or les raisons profondes pour lesquelles le nucleaire a eté imposé à la societé française ne sont pas energetiques.

Tous les antinucléaires bien informés savent que c’est le choix d’avoir une arme nucléaire toujours plus moderne qui conduit à soutenir l’industrie nucléaire. Le nucléaire civil est industriellement, économiquement et socialement nécessaire à l’atome militaire.
Il sert aussi de levier d’influence géopolitique pour les principaux États nucléarisés. Ceux-ci sont en concurrence pour le vendre (ou l’offrir !) à d’autres États qui deviennent alors leurs obligés pour leur entrée dans la sphère des « grandes puissances modernes ».

Ce n’est donc pas un scénario énergétique qui suffira à entraîner l’arrêt du nucléaire.
Mais comme certaines idées reçues sur l’énergie ont la vie dure, il importe d’expliciter ce qu’est le scénario énergétique Négawatt, qui l’a conçu et pour quels objectifs. Et auparavant, il est nécessaire de situer l’énergie nucléaire dans un contexte au moins européen, puisque désormais l’électricité est une marchandise qui s’échange à cet échelon.

Y a-t-il des « alternatives » à la production d’électricité nucléaire ?

Depuis des décennies ceux qui ont mis en place le nucléaire dit civil ont cherché à persuader les populations concernées, en France en particulier, que cette forme d’énergie était nécessaire pour satisfaire leur consommation d’électricité et donc leur confort, tout en assurant l’indépendance énergétique du pays.

Il est donc fortement ancré dans les esprits que la France ne peut pas se passer de nucléaire civil sauf à manquer d’électricité ou à mettre en péril son indépendance énergétique.
Et nous nous confrontons régulièrement à la question : « y a-t-il des alternatives à l’énergie nucléaire ? ».

C’est pourtant un faux problème.
Dans le milieu du nucléaire, la question ne se pose pas en ces termes. L’ASN a souvent dit qu’un défaut générique sur les réacteurs français pouvait obliger à les arrêter (sous-entendu, il faut bien que les solutions de remplacement existent).
Lors de son audition récente à l’Assemblée nationale un dirigeant de RTE (réseau de transport d’électricité, filiale d’EDF) a affirmé que cette entreprise saurait s’adapter à toute politique énergétique (comprendre, même celle consistant à arrêter le nucléaire).
Et de nombreux pays d’Europe n’ont jamais eu ou n’ont plus recours à l’énergie nucléaire pour produire l’électricité qui leur est nécessaire. Depuis plusieurs années, la part du nucléaire dans la production d’électricité ne cesse de diminuer en Europe : aujourd’hui moins du quart de l’électricité produite, et environ 5 % de l’énergie finale consommée, alors que les renouvelables fournissent près de 35 % de l’électricité produite.
Quant aux 75 % d’électricité nucléaire de la France (basés sur de l’uranium entièrement importé, sauf pour le MOX), ils ne représentent que 17 % de la consommation finale tous usages confondus. Or l’État français a prévu, dans la loi de transition énergétique, de diviser par deux la consommation d’énergie finale à horizon 2050. 17 %, c’est le tiers de l’objectif et, dans ce cadre, il devrait donc être facile de se passer complètement du nucléaire.
Les « alternatives » à la production d’électricité nucléaire ne manquent pas mais elles ne peuvent se développer tant que la priorité absolue est donnée au nucléaire. Or ce choix est absolument

catastrophique, pour des raisons aussi bien de santé publique qu’économiques. La vraie question qui se pose n’est donc pas celle des « alternatives » au nucléaire mais bien celle du risque énorme que l’État français fait prendre à la population en poursuivant dans cette voie sans issue.

Et le dérèglement climatique ?

Après la fable du nucléaire nécessaire pour satisfaire nos consommations d’électricité, assurer notre confort et garantir notre indépendance énergétique, le nouveau piège tendu aux antinucléaires est celui du dérèglement climatique. Le but est de diaboliser l’utilisation du charbon qui, au niveau planétaire, est de fait le principal concurrent actuel du nucléaire, de par l’importance et la bonne répartition des gisements et le bas coût de l’électricité produite.

Le nucléaire est donc présenté, depuis les années 70 au moins, comme une énergie « propre » puis « décarbonée » (ou non émettrice de gaz à effet de serre), ce qu’il n’est évidemment pas. Notons au passage que les centrales nucléaires sont, parmi les centrales thermiques, celles dont le rendement thermodynamique est le plus faible (de l’ordre de 30 % alors que les meilleures centrales à charbon ont un rendement de 45 % et les meilleures centrales à gaz de 60 %). Ce sont donc les centrales nucléaires qui dégagent le plus de chaleur dans l’environnement (et souvent de vapeur d’eau) par kWh produit. Et ce sont elles qui produisent les perturbations climatiques locales les plus importantes.

Mais le mythe du nucléaire propre, car décarboné, perdure. A tel point que certains ont même imaginé de remplacer la totalité des combustibles fossiles par du nucléaire (scénario Négatep).

Qu’est-ce qu’un scénario énergétique, à quoi et à qui peut-il servir ?

Dans le monde de l’énergie, de nombreux scénarios énergétiques ont été étudiés depuis une cinquantaine d’années, soit pour répondre à une demande de décideurs politiques (scénarios de l’ADEME par exemple), soit pour peser dans un débat politique au moment où des choix importants devaient être faits et des alliances nouées entre partis politiques (par exemple scénario Alter du PSU dans les années 70).

Si elle répond à une demande de décideurs politiques, l’élaboration de scénarios énergétiques doit permettre d’examiner différentes trajectoires ou combinaisons possibles pour atteindre un objectif précis à un horizon donné. Et la maîtrise technique de l’équilibre entre offre et demande d’électricité, basée sur la simulation heure par heure pendant x années sans aucune prise en compte des aléas politiques ou autres, relève du fantasme. Pour avoir des chances d’être mis en œuvre, un scénario énergétique doit s’inscrire dans le cadre d’une politique préalablement définie, en tenant compte du contexte technique, économique et social du moment.

Dès lors, on peut se demander quel est le statut du scénario Négawatt puisqu’il ne répond pas à une demande des décideurs politiques à l’échelon national.

Qu’est-ce que Négawatt ?

Négawatt est à la fois une association loi 1901 ouverte à toute personne physique, un regroupement de professionnels impliqués dans la mise en œuvre de politiques énergétiques appliquées aux bâtiments et aux territoires (la « compagnie » des Négawatts), un organisme de formation (l’Institut Négawatt) et un scénario énergétique étudié par les membres de la compagnie des Négawatts.

Le scénario Négawatt est né de la conjonction d’intérêts entre, d’une part ces professionnels de l’énergie dans le bâtiment, antinucléaires et de sensibilité écologique, et d’autre part des militants et des élus ou des candidats aux élections du parti « Les Verts ».
Ces derniers avaient besoin de présenter à leurs électeurs potentiels des propositions ou un nouveau programme sur la question énergétique française. Ces propositions devaient paraître sérieuses, et séduire au-delà de leur électorat traditionnel, dans un contexte d’alliances électorales avec le PS.

Pour cela, la réduction des émissions de gaz à effet de serre a été mise en avant plutôt que l’arrêt du nucléaire.
En effet, la « lutte contre les émissions de gaz à effet de serre » est une « grande cause nationale » qui a fait l’objet d’accords internationaux, est présentée comme indiscutable et, surtout, ne met personne en cause en particulier.

Viser ouvertement l’arrêt de l’électronucléaire, par contre, revenait à s’attaquer à la propagande de l’État nucléariste et à s’opposer à ceux qui ont des intérêts directs ou indirects dans cette industrie. En effet, un certain nombre de Français dépendent économiquement du nucléaire, qu’ils soient salariés d’EDF/AREVA ou d’entreprises sous-traitantes, ou qu’ils bénéficient de retombées financières (communes proches des centrales et des autres sites nucléaires, élus qui gèrent ces communes et les équipements construits avec l’argent du nucléaire, etc.).

Pourquoi le scénario Négawatt dessert la cause de l’arrêt du nucléaire

Négawatt est donc un scénario bâti sur l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre, et non un scénario de sortie ou d’arrêt du nucléaire (selon les auteurs du Manifeste Négawatt, page 207 de l’édition 2011, « l’arrêt du nucléaire n’est pas une fin en soi » et « l’arrêt de la production nucléaire ne doit pas avoir pour conséquence l’augmentation des énergies fossiles »). La sortie du nucléaire, nécessaire pour satisfaire l’électorat écologiste, n’est même pas mentionnée dans le triptyque « sobriété, efficacité, renouvelables ». L’arrêt à terme des centrales nucléaires est juste présenté comme une conséquence des économies d’électricité et de la montée en puissance des énergies renouvelables.

Pourtant, à ce jour, aucune centrale nucléaire n’a été définitivement arrêtée du fait de la réduction de la consommation ou de l’augmentation de la production d’origine renouvelable. Lorsque l’électricité produite en France excède la demande, la solution retenue est d’exporter plutôt que d’arrêter les réacteurs nucléaires. Ainsi l’équivalent de la production de 10 à 12 réacteurs est vendue à bas prix aux pays limitrophes, disqualifiant ainsi d’autres formes de production moins polluantes et les techniques économes en électricité.

Le premier reproche que nous faisons à ce scénario est donc d’avaliser la propagande nucléaire en laissant croire, primo, que le nucléaire civil est nécessaire pour satisfaire nos besoins énergétiques et, secundo, qu’il est indispensable à la lutte contre le réchauffement climatique.
Le scénario Négawatt renforce l’idée que la priorité des priorités serait, en France, de réduire les émissions de gaz à effet de serre, quitte à différer l’arrêt du nucléaire, ou même à y renoncer. Cela revient à nier les effets délétères de la radioactivité sur la santé des travailleurs et des riverains des installations, à minimiser la gravité de l’hyper-centralisation, de mensonge et de culte antidémocratique du secret, et à considérer que cette industrie n’est finalement pas si catastrophique que ça. Dans ces conditions, on se demande bien pourquoi les membres de la compagnie des Négawatts se disent encore antinucléaires, en tout cas dans les conversations privées que l’on peut avoir avec eux.

Le deuxième reproche que nous pouvons faire à ce scénario est de ne pas identifier clairement les freins qui s’opposent objectivement aux mesures de sobriété et d’efficacité énergétique qu’il propose. Ces freins n’étant pas levés, et les mesures proposées pas mises en œuvre à grande échelle, la fermeture des réacteurs serait repoussée aux calendes grecques.

Depuis la crise pétrolière de 1973 de nombreuses mesures d’économies d’énergie, de même nature que celles préconisées par le scénario Négawatt, ont été prises.
L’Agence française pour la Maîtrise de l’Énergie (AFME) créée en 1981 lors de l’arrivée de la gauche au pouvoir, puis devenue l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME), est le « bras droit » de l’État pour accompagner les politiques de « sobriété, efficacité, renouvelables » bien qu’elles ne soient pas désignées de la sorte.

Son budget n’a cessé d’augmenter, son personnel également, les réglementations thermiques, les aides et les politiques d’économies d’énergie diverses se sont succédées. Pourtant, la consommation énergétique n’a elle aussi cessé d’augmenter (sauf ponctuellement lors des envolées du prix du pétrole, et plus récemment du fait de la désindustrialisation et des délocalisations de productions et services). La part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie n’a également cessé de croître (de l’ordre de 22 % actuellement). Et la part du nucléaire dans la production électrique française est aussi devenue prépondérante.
Certes, les mesures prises ont évité que la hausse de la consommation énergétique soit plus forte et ont permis que le parc de production électrique national soit en mesure de fournir la pointe de puissance due au chauffage électrique. Mais pour obtenir des résultats à la hauteur des ambitions du scénario Négawatt, il faudrait changer de méthode, à savoir arrêter de donner la priorité à la production par rapport à la maîtrise des consommations. Or les promoteurs du scénario Négawatt, bien qu’ils le disent, n’en tirent pas les conséquences pratiques. Pour le secteur de l’électricité, ils devraient mettre en avant l’arrêt du nucléaire, puisque c’est la priorité donnée à ce mode de production d’électricité difficilement modulable qui conduit à l’augmentation des consommations au détriment de la sobriété, de l’efficacité et des renouvelables.

Les membres de la compagnie des Négawatts, en tant qu’énergéticiens du bâtiment et des territoires, constatent régulièrement que des opérations qu’ils conçoivent et suivent dans le temps ne remplissent pas les objectifs attendus en termes de performance énergétique et de production d’énergies renouvelables. Mais ils mettent l’accent sur les problèmes techniques et d’organisation pour expliquer ces « déboires », oubliant de préciser qu’ils sont dus essentiellement à des raisons structurelles et de conflits d’intérêts. En effet, les deux principales entreprises qui gèrent les équipements énergétiques des bâtiments et des collectivités, ainsi que les réseaux publics de distribution de gaz, d’électricité et de chaleur, sont des filiales à 100 % d’EDF (DALKIA, ENEDIS) et d’ENGIE (ex-GDF SUEZ, avec GRDF). En tant que vendeurs d’énergie et de transport d’énergie, ces entreprises n’ont aucun intérêt à ce que leurs clients fassent des économies d’énergie ou la produisent eux-mêmes, puisque leurs chiffres d’affaires et leurs marges dépendent de l’énergie consommée.

Les élus des collectivités territoriales ne trouvent rien à redire au maintien de cette situation de conflit d’intérêts, car EDF et ENGIE, opérateurs historiques, ont su tisser des partenariats qui arrangent les deux parties au détriment des clients finaux (locataires, propriétaires ou copropriétaires occupants des bâtiments), des contribuables… et de toute baisse de consommation énergétique.

Certes les membres de la compagnie des Négawatts ne sont pas responsables de cette situation, mais ils l’occultent, continuant à prétendre que des économies importantes d’énergie sont possibles sans s’attaquer aux conflits d’intérêts et au nucléaire. Tous leurs discours sont basés sur une approche technique abstraite et des calculs théoriques qui ne peuvent prendre en compte la réalité de terrain et les contraintes économiques déterminées par des choix politiques que les élus dont ils sont proches ne maîtrisent pas.

En réalité, le succès relatif du scénario Négawatt auprès d’un public plutôt écolo, qui raisonne à l’échelle individuelle, repose sur un double « mensonge par omission ».
– La « démarche Négawatt » de sobriété, d’efficacité énergétique et de valorisation des énergies renouvelables, qui peut avoir une certaine logique et un net intérêt à l’échelon d’un bâtiment (bien qu’elle soit loin de donner les résultats escomptés du fait des freins structurels indiqués précédemment), n’est d’aucune utilité pour ceux qui décident des modes de production d’électricité à l’échelon national.

– La « démarche Négawatt » ne peut être mise en œuvre, à grande échelle et de manière non coercitive, qu’à condition que celui qui choisit une solution énergétique soit également celui qui fait l’investissement et en maîtrise la réalisation et l’exploitation pour en bénéficier au final. Or il y a très peu de domaines, même dans le bâtiment, où ces conditions peuvent être réunies. Et cette approche

qui ne peut s’appliquer qu’à quelques secteurs particuliers de l’économie ne peut en aucun cas s’appliquer à la politique énergétique de la France.

En conclusion

Le scénario Négawatt a été conçu pour servir à un parti politique et à des élus ou candidats aux élections qui veulent montrer qu’ils peuvent agir pour réduire les émission de gaz à effet de serre, en particulier à l’échelon local ou régional. Accessoirement il sert également de carte de visite à ceux qui l’ont conçu, pour se positionner sur le marché des études au service de politiques locales (par exemple plans climat énergie territoriaux, études pour les territoires à énergie positive, études de projets d’aménagements et de constructions à basse consommation, etc.). Il ne peut pas servir à autre chose, et surtout pas aux groupes antinucléaires qui ne sont pas des groupes politiques.

C’est donc une erreur que les groupes antinucléaires en fassent la promotion et perdent ainsi de l’énergie militante car :

1 – ce scénario présente l’arrêt du nucléaire comme une conséquence d’une politique de sobriété, d’efficacité énergétique et de développement des renouvelables qui n’a aucune chance d’aboutir, l’expérience l’a montré ;

2 – indirectement, les conséquences du dérèglement climatique sont présentées comme plus graves que le nucléaire, ce qui banalise les effets des catastrophes atomiques et interdit tout recours accru et transitoire aux énergies fossiles (nouvelles centrales à charbon et à gaz en particulier) qui permettrait d’arrêter rapidement les réacteurs;

3 – vis-à-vis d’un public non décroissant, non écologiste, ce scénario n’est pas crédible, car tout le monde voit bien que la consommation énergétique des ménages augmente toujours, que nous sommes incités à l’accroître encore par des déplacements toujours plus nombreux et éloignés, que notre équipement en appareils domestiques et de communication est de plus en plus énergivore, que l’exigence de confort et de loisirs est toujours plus forte (climatisation, piscine, jacuzzi, etc.) ;

4 – vis-à-vis d’un public plutôt écolo, il détourne l’attention vers des actions jugées plus positives ou gratifiantes, c’est-à-dire censées apporter des opportunités de projets professionnels ou de de vie conformes à ses convictions ;

5 – c’est un scénario énergétique et technique destiné aux politiques qui ne veulent pas remettre en cause l’hégémonie du nucléaire militaire et civil, ni toucher aux intérêts des entreprises de la filière et de leurs filiales.

En réalité, le scénario Négawatt risque de subir le même sort que le plan Alter du PSU dans les années 70, c’est-à-dire tomber dans les oubliettes de l’histoire en même temps que le parti politique qui l’avait porté se faisait absorber par le PS. La seule chose que l’on pourrait attendre de ses promoteurs avant que l’essentiel de leur projet ne sombre dans l’absorption d’EELV par le PS, c’est de transformer le slogan Négawatt en : « arrêt du nucléaire, arrêt des conflits d’intérêts, sobriété, efficacité, renouvelables ». Mais cela supposerait qu’ils ne s’attendent pas à des commandes politiques ou publiques !

François VALLET et al. Novembre 2016

Au-dessus du volcan

Sous le titre Un État qui règne au dessus du volcan le quotidien Le Monde a publié dans ses pages Débats du 5 décembre (« Une insurrection qui revient ? ») un texte de Jacques Philipponneau et René Riesel. Le texte, qui datait du 5 novembre, s’est trouvé sensiblement modifié dans la version publiée par ce quotidien. En voici la version originale.

AU DESSUS DU VOLCAN

Le constat est désormais banal : la société–monde s’abîme dans ses crises. Jamais dans l’histoire une société n’avait imaginé prévoir si précisément l’agenda de son effondrement. Que ce soit l’ampleur du réchauffement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, l’empoisonnement généralisé de la planète ou la certitude de futurs Fukushima, chaque mois amène son lot de détails sur les contours et le timing de l’inéluctable. On y avait accoutumé les populations. Les États et leurs supplétifs verts se faisaient rassurants. Ils en faisaient leur affaire : il y aurait encore de beaux jours, moyennant une désagréable mais inévitable période d’adaptation. Des « décroissants » s’en remettaient à l’Etat pour imposer les restrictions et la rééducation utiles au retour de la joie de vivre.

Tout ceci a volé en éclats en moins d’une décennie.

Ce qui n’avait pas été calculé c’est la vitesse d’expansion du chaos géopolitique lié à la guerre mondiale pour le contrôle des ressources naturelles (pétrole, uranium, terres rares, terres agricoles, eau), la somalisation qui court maintenant d’Afrique en Afghanistan, et surtout l’ampleur et la rapidité, que la crise financière de 2008 a seulement fait entrevoir, de la désintégration sociale précipitée par la mondialisation de l’économie. Ce ne seraient toutefois là qu’inconvénients mineurs pour un système qui entend gérer ce chaos sans autre ambition que d’y préserver ses intérêts les plus immédiats, si ne se développait en même temps, à l’échelle de la planète, la conscience qu’il n’y aura plus de lendemains qui chantent, que l’activité irrésistible du complexe économico-industriel ne fera qu’approfondir le désastre ; et qu’il n’y a rien à attendre d’Etats, excroissances cancéreuses où se mêlent à différentes doses les castes technocratiques parasitaires, corrompues ou mafieuses, qui affichent froidement leur refus de faire mine d’infléchir cette course à la destruction de tout et sont visiblement réduits à leur fonction première : l’exercice du monopole de la violence.

Il n’est plus temps de voir là les théorisations extravagantes d’apocalyptiques éco-catastrophistes, d’irrécupérables extrémistes anti-autoritaires ou d’intellectuels réactionnaires reclus dans leur tour d’ivoire. Toutes ces questions sont désormais sur la place publique ; le constat devient universel, s’insinue irrémédiablement dans toutes les couches de la société en totale déliquescence. On ne l’en évacuera pas. C’est bien ce qui nourrit l’inquiétude de tous les États, et non la catastrophe rampante.

La domination, qui touche à la pureté de son concept dans la convergence fusionnelle de l’Etat, de l’économie et des médias, fait donner son artillerie lourde, martèle qu’il n’y a plus d’alternative, que les dés sont jetés, qu’il faut s’adapter ou périr, qu’il ne s’agit désormais que de gérer la catastrophe, et que ceux dont l’emploi est de la provoquer et de l’entretenir sont les mieux qualifiés pour cette tâche. Comme l’assassin qui se flatterait d’être seul habilité à conduire l’autopsie de sa victime. Et c’est rien moins qu’une métaphore dans le cas, ici, de Rémi Fraisse tué à 21 ans par un gendarme mobile, assuré du maintien de son emploi par un gouvernement socialiste qui célèbre ainsi un siècle de trahisons, ailleurs de 43 étudiants mexicains livrés par la police aux tortionnaires des cartels de la drogue ou encore des journalistes indépendants de la Russie de Poutine (chacun pourra poursuivre l’énumération ad libitum). Les personnels politiques doutent de leur pérennité, ils savent qu’ils règnent sur un volcan (dans cette Chine qui fait l’admiration universelle des tenants du maintien de l’ordre, le budget de la sécurité intérieure est supérieur au budget militaire) et qu’il faut absolument museler, rendre invisible ou silencieuse toute opposition un peu sérieuse à l’ordre établi, c’est à dire qui viendrait à prendre au mot la fiction de sa nécessité.

Que ces victimes soient essentiellement des jeunes n’étonne que ceux qui ne l’ont jamais été. Cette jeunesse qu’on disait si intégrée à l’ordre marchand et à sa survie dématérialisée, dressée à se vendre au plus offrant, à se détacher de toute solidarité, à se reconnaître dans la monade solitaire de l’utopie capitaliste, commence à comprendre dialectiquement qu’elle n’aura pas sa place au festin de l’abondance factice, qu’il n’y aura plus vraiment de festin et qu’il était de surcroît immangeable — ce qu’une part demeurée irréductible de la jeunesse a toujours su et proclamé. Elle accède à la visibilité (plus tard en France que dans les pays méditerranéens voisins) avec une vigueur qui lui vaut d’être disqualifiée pour sa « violence », au demeurant légitimement défensive et très largement symbolique. Dans quels rangs imaginerait-on la faire rentrer ?

Celles des luttes dites « anti-industrielles » dirigées contre les projets trop manifestement absurdes d’éradication de ce que n’avait pas encore ravagé le rouleau compresseur de l’artificialisation de la vie et des faux besoins (des zones naturelles restées en partie pré-industrielles), parce qu’elles expriment un sentiment partagé de perte irrémédiable agrègent d’autant plus vite une myriade d’opposants. Si les naïvetés non violentes et participatives des opposants de départ prêtent à sourire, on conviendra qu’elles sont vite balayées par le mépris des décideurs et la violence des pouvoirs. On laissera aux versaillais qui éructent ces jours-ci leurs appels à la répression la condescendance des assis devant les bigarrures, les cagoules et les hésitations de cette jeunesse. Les faits sont là : certes encore très minoritaire elle a déjà fait sécession avec la société. Qu’elle le subisse ou le choisisse, elle n’y a aucun avenir, elle n’en veut pas et elle n’a rien à perdre ; sauf éventuellement la vie, on vient de le lui rappeler. Ce qui va de soi pour elle, le refus de l’Etat, du primat de l’économie sur la vie, de l’artificialité technologique sur l’intensité des rapports humains, la détestation de toute hiérarchie fut-elle militante, le refus du vedettariat, la solidarité concrète entre tous les opposants quelles que soient leurs pratiques, rien de cela ne peut tromper : il s’agit de la naissance d’une conception de la vie radicalement hostile à celle qu’impose la domination.

Quand s’affrontent deux conceptions de la vie si antagoniques s’affirme aussi l’inéluctabilité du conflit central des temps à venir : celui qui va opposer les fanatiques de l’apocalypse programmée à ceux qui ne se résignent pas à l’idée que l’histoire humaine puisse finir dans leur fosse à lisier.

Jacques Philipponneau
René Riesel

[Jacques Philipponneau et René Riesel se réclament du courant anti-industriel issu de l’Encyclopédie des Nuisances]

Travailler, plutôt crever !

18 Décembre 2017

Entretien avec Johannes Vogele,

membre de Crise et Critique (critique de la valeur)

Source : La Canarde sauvage

Nous avons rencontré Johannes Vogele à Reillanne (04) où il vit. Il fait partie avec quelques ami·e·s des proches des revues allemandes Krisis et Exit ! qui proposent de renouveler la critique radicale de l’économie politique à partir d’une relecture de Marx. La critique de la valeur (et du travail) se développe depuis les années 1980 sous l’impulsion d’auteurs comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff (Allemagne), Anselm Jappe (France) ou Moishe Postone (USA). Ils ont publié de très nombreux ouvrages parmi lesquels on peut signaler le Manifeste contre le travail (1999), La Grande Dévalorisation (2014), Les Aventures de la marchandise (2003/2017), Temps, travail et domination sociale (2009) ou encore La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction (2017).

La Canarde sauvage : Comment définir le travail et la place occupée par ce concept dans nos sociétés. Est-ce que le « travail » a toujours existé ?

Lire la suite « Travailler, plutôt crever ! »

Sur la critique de la technique

« Dans la société moderne, la vie évolue vers une situation dans laquelle le chauffage, la lumière, les moyens de transport, de communication et d’alimentation, auxquels s’ajoutent le fait de fournir des informations, des directives, de la coordination et la mise en application des lois, sont les attributions d’un service technique lointain, dont l’échec est synonyme de destruction ou, pire encore, d’une forme d’incertitude qui mêle une impuissance totale à une anxiété profonde. »
Karl Polanyi
chapitre 40 des « Essais de Karl Polanyi » éd. du Seuil, 2002

Dans ce texte nous partons du présupposé que l’évolution de la technique à notre époque est devenue problématique, toute tentative de définition de ce qu’elle est devenue est donc forcément critique.
Lire la suite « Sur la critique de la technique »

Simplicité volontaire versus décroissance ?

« Ces 15 dernières années, l’histoire a été la même chaque année : la consommation individuelle – résidence, voiture privée, etc. – ne représente jamais plus d’1/4 de la consommation totale d’énergie ; la grande majorité vient du commerce, de l’industrie, des entreprises, de l’agro-industrie et du gouvernement [il a oublié l’armée]. Alors, même si on se mettait tous à rouler à vélo et à se chauffer au bois, ça n’aurait qu’un impact négligeable sur l’utilisation de l’énergie, le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique. »

Kirkpatrick SALE

La simplicité volontaire c’est beau, mais en fait la seule solution pour réduire notre empreinte biosphérique réside dans l’arrêt de nombreuses productions : le nucléaire, les automobiles, les pesticides, etc…et dans des réalisations collectives.

Banalité qu’il est bon de rappeler

 

et c’est sans doute ce qui distingue la décroissance des autres mouvements antiindustriels.

 

jluc pasquinet

Hommage à Nicholas Georgescu-Roegen

Jacques Grinevald, philosophe et historien des sciences français, de l’université de Genève et actuellement professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève, ami et ancien collaborateur de Nicholas Georgescu-Roegen, était de passage à Paris. Une belle opportunité pour faire un petit film avec lui, afin qu’il nous parle du père de la Décroissance !

Décroissance : Hommage à Nicholas Georgescu-Roegen

En effet, Nicholas Georgescu-Roegen, roumain d’origine, est à mon sens l’un des plus grands intellectuels du siècle dernier. Mathématicien, spécialiste en statistique, économiste ayant travailler entre autres avec Schumpeter, mais aussi biologiste darwiniste convaincu, bon physicien voire philosophe, il a eu une carrière académique classique remarquable…

A partir des années soixante, il commence à remettre en question les fondements mécanistes de l’économie néo-classiques en y introduisant la seconde loi de la thermodynamique : la loi de l’entropie.

A travers ses travaux, il démontra mathématiquement, physiquement, biologiquement, économiquement et aussi philosophiquement (avec son approche sur la joie de vivre et son pacifisme) que la science économique s’est trompée et continue à se tromper… et se borgne dans son paradigme mécaniste et dans ses idéologies productivistes, travaillistes et croissancistes !

Malheureusement, son travail reste ignoré dans les facultés d’économie bien que l’actualité lui donne raison (nous atteignons les limites énergétiques et régénératrices de notre planète) !

Je vous propose donc ce film avec Jacques Grinevald, philosophe et spécialiste en épistémologie de l’université de Genève, qui nous parle pendant 55 minutes de son ami Nicholas Georgescu-Roegen.

Un grand merci à Debora pour toute son aide et son talent, sans qui ce film n’aurait jamais vu le jour !

Et aussi un grand merci à Jacques Grinevald pour sa disponibilité !

J’attends avec impatience vos remarques et critiques !

Vincent Liegey